Actualités - Le mobilier industriel en Belgique

Publié le 1 avril 2010

Par Tatiana Oscari

Le mobilier industriel du début du XXe siècle a la cote auprès des antiquaires et des collectionneurs qui en reconnaissent la qualité de fabrication et son style à part entière : on parle de « style industriel ». Très résistant, ce mobilier, sobre et simple, se marie avec tous les intérieurs, particulièrement avec le design contemporain. Derrière chaque meuble, chaise ou objet industriel, il y a une histoire, l’histoire d’une usine, d’un atelier et d’hommes.

 

Contexte historique

Voilà plus d’un siècle que l’onde de choc de la Révolution industrielle venant d’Angleterre a traversé notre pays. Elle a bouleversé complètement les principes de fabrication et a mis au rebut sa dimension artisanale qui, jusqu’alors, était son unique mode de production.

C’est à contre-courant et en réponse aux préoccupations face au progrès et aux conditions de travail des ouvriers, réduits à une sorte d’esclavage face à la Machine, que le mouvement « Arts and Crafts » apparut dans les années 1860 en Angleterre sous l’impulsion de William Morris. Il remit à l’honneur le savoir-faire et les techniques artisanales et ancestrales avant que celles-ci disparaissent. Les ouvriers-artisans réapprendront ces techniques, loin de la pollution et des conditions de travail de l’industrie, telles qu’elles existaient alors. Ils s’inspireront des formes de la nature et également des formes géométriques avec un sens accru de l’épuration.

Ce mouvement influencera les créateurs belges de l’époque. Victor Horta, Paul Hankar, Henry Van de Velde, entre autres, seront à l’origine de son homologue belge : le mouvement Art Nouveau. Ce dernier aura également pour but de valoriser la production artisanale des métiers d’art en fabriquant des objets et du mobilier en série. Et même si ces objets ou ces meubles sont fabriqués encore de manière artisanale, on parle déjà de mobilier industriel parce qu’ils sont fabriqués en série. Par ce concept, la distinction entre l’art majeur et l’art mineur n’est plus, la création et la fabrication sont une œuvre en soi.

La production industrielle, en série donc, a radicalement changé la manière de penser des fabricants et même des artistes de l’époque.

En 1907, Henry Van de Velde, alors que le mouvement Art Nouveau était en pleine apogée, voulut, à travers la Deutscher Werkbund, Union des artistes décorateurs allemande, mettre à l’honneur une production industrielle avec un souci de l’esthétique, de qualité et de modernité. L’école du Bauhaus en Allemagne, créée en 1919 par Walter Gropuis dans la même lignée, réfléchissait à une manière de promouvoir la production industrielle grâce aux efforts communs des artistes, des industriels et des artisans. Et ceci, tout en améliorant les conditions de travail des ouvriers.

Le succès de cette école fut tel qu’il a d’ailleurs toujours une influence sur notre monde actuel. La plupart des meubles qui ont été conçus dans la mouvance du Bauhaus sont toujours édités aujourd’hui, perpétuant la reconnaissance de meubles exceptionnels – tellement exceptionnels qu’ils sont destinés à une certaine élite vu leurs prix exorbitants, ou réservés à de vrais passionnés, capables de mettre le prix pour un objet.

 

La production en série

N’était-ce pas là l’opportunité de fabriquer à moindres coûts des objets ou des meubles à disposition d’un plus grand nombre de personnes, l’opportunité de répondre à une demande croissante de meubles destinés au monde du travail ? Le mobilier industriel était né.

Contrairement au souci d’esthétisme soutenu par le Bauhaus et Henry Van de Velde en Belgique, les productions de mobilier industriel étaient destinées à une fonction précise, aidant l’ouvrier dans sa tâche journalière. Comme un outil, l’utilité définit la forme, le besoin définit l’esthétique, la forme de l’objet est définie uniquement par sa fonction. N’est-ce pas là la définition du minimalisme, dans la pureté de la forme ? Pas de fioritures, pas de références historiques ni naturalistes, la ligne fonctionnelle seule compte.

Le matériau de prédilection du mobilier industriel est l’acier. Choisi comme symbole du progrès, pour sa durabilité et pour sa facilité de mise en oeuvre à faibles coûts, il en a fait la preuve et nous est parvenu, des décennies plus tard, avec une patine qui ne fait que lui rajouter un charme indéfinissable.

Lorsque l’on est confronté pour la première fois au mobilier industriel, nul ne peut rester insensible à celui-ci. Ce cachet exceptionnel ne peut venir que de cette patine du temps, de ces traces de ce monde industrialisé, mémoire du travail quotidien de l’homme. Il exprime un univers brut et à la fois si raffiné, un langage fonctionnel qui l’a rendu si esthétique, un retour aux sources finalement si contemporain.

La France a déjà mis à l’honneur ses fabrications industrielles mondialement connues, et ses créateurs célèbres qui ont fait l’histoire de ce mobilier. Citons : la chaise la plus emblématique, le modèle A de la société Tolix, créée dans les années 30 par Xavier Pauchard, toujours fabriquée à ce jour ; la lampe Jieldé, de Jean-Louis Domecq ; la lampe de Bernard-Albin Gras, créée en 1921, que Le Corbusier affectionnait tout particulièrement pour en équiper ses ateliers ; ou enfin, les meubles à clapets Strafor des Forges de Strasbourg.

 

Et en Belgique ?

Il y a eu également une production de mobilier métallique industriel de qualité qui, malgré le fait que ses créateurs soient restés dans l’ombre, ont fait l’histoire du mobilier en Belgique.

On retrouve ça et là, parmi d’autres antiquités d’un autre style, d’une autre époque, sur les brocantes ou dans les magasins d’antiquités, ce mobilier tant convoité de nos jours et qui apporte cette touche d’originalité dans nos intérieurs d’aujourd’hui. Quelle est l’histoire de ce mobilier, qu’est-ce qui fait que ce mobilier se retrouve chez les antiquaires, avec cet engouement si particulier ?

Quelques noms parmi d’autres méritent une mise à l’honneur particulière.

Les Entreprises C. Lechat, établies à Bruxelles au début du siècle dernier, furent le fournisseur de mobilier en métal pour l’armée américaine, joli pied-de-nez pour un petit fabricant belge face au géant américain ! Elles fabriquèrent également des meubles à volet en acier blindé pour le compte de la compagnie aérienne belge SABENA. On retrouve aussi des meubles de rangement à clapets de cette fabrication.

A Houdeng-Goegnies, en 1922, les anciennes usines Oscar Verdure deviennent une Société Coopérative sous la dénomination des « Ateliers de Construction Tôlerie et Tuyauterie », spécialisés dans la fabrication de vestiaires métalliques et de meubles de bureaux, pour devenir en 1925 la Société anonyme « La Tôle Manufacturée » dont le siège se trouvera boulevard Anspach à Bruxelles, et dont les usines resteront situées à Houdeng-Goegnies. Malgré des espoirs encourageants, malheureusement, en 1932, la S.A. « La Tôle Manufacturée » est en liquidation (Collège du 29 août 1933) et les bâtiments sont en grande partie démolis pour faire place à des habitations particulières.

Voisine de la S.A. « La Tôle Manufacturée », la société Faveta, installée à La Louvière, fabriquait des armoires vestiaires métalliques, mobilier très demandé à l’époque pour permettre aux ouvriers de se changer en arrivant à l’usine.

Toujours dans la région du Centre, à Haine-Saint-Paul, la société Victor Libeer est spécialisée dans le pliage de tôle.

 

L’activité dans le domaine était prospère

La plus emblématique est certainement, par sa pensée visionnaire, la Maison Desoer. Elle a su traverser les siècles depuis sa fondation en 1750 en tant qu’imprimeur, jusqu’à aujourd’hui, connue sous le nom de  « TDS office design ». Cette mutation de nom fera suite à la fusion, en 1946, avec le fabricant de bureaux liégeois TDS et plus tard, pour s’adapter au monde de l’exportation. La Maison Desoer appellera sa ligne de fabrication de mobilier métallique « Acior ».

Charles Desoer, imprimeur de père en fils depuis 1750, avait un ami, Albert Kraft de la Saulx, qui, en 1898, revenait d’un voyage aux Etats-Unis avec une option pour la représentation de la marque de machines à écrire « Underwood ». Charles Desoer perçut très vite le potentiel de ce marché et, en association avec son ami, en prit la représentation pour la Belgique et la Hollande. Ce marché se développa avec un tel enthousiasme qu’il engagea des vendeurs et ouvrit des succursales à Bruxelles, Anvers, Gand et Charleroi.

Quelques années avant la Première Guerre mondiale, Charles Desoer avait déjà à ce moment pressenti l’avenir dans le mobilier métallique et prit deux nouvelles représentations : celle du mobilier « Allsteel » et celle des machines à imprimer de bureau «  Multigraph », toutes deux de fabrication américaine. En 1929, les équipements de bureaux avaient un tel succès que la Maison Desoer fit une proposition à la « General Fireproofing Company » qui fabriquait les meubles « Allsteel » : établir une usine de construction de meubles en acier en Belgique. Malgré cette proposition intéressante, la Compagnie américaine déclina l’offre probablement refroidie par la crise qui s’était alors déclarée au Etats-Unis. C’est ainsi qu’en 1933, la Maison Desoer développa seule sa marque de mobilier métallique « Acior ».

En 1945, cette société s’est vue attribuer le marché public pour la soumission de fourniture de mobilier métallique dans le cadre de la construction des anciens abattoirs de Namur, situés dans le quartier de Bomel1 . Cet exemple d’application est un témoignage remarquable de l’intégration de ce mobilier dans sa fonction initiale, en tant que mobilier utilitaire, et de plus, dans un bâtiment repris comme le symbole de l’architecture moderniste de la Ville de Namur.

En 1950, le siège de la Maison Desoer et ses départements imprimerie, meubles métalliques « Acior » et machines à écrire « Underwood » et « Multigraph » étaient implantés en Belgique dans huit villes différentes : Courtrai, Gand, Anvers, Bruxelles, Charleroi, Liège (siège social), Prayon-Trooz (usine) et Verviers, ainsi qu’au Grand-Duché de Luxembourg.

 

Trait d’union

De 1926 à 1936, Henry Van de Velde a été professeur à l'Université de Gand, où il est devenu l'architecte de la bibliothèque universitaire, appelée « Boekentoren » ou « Tour des livres ». La « Tour des livres », bâtiment classé, haut de 64 mètres, est considéré comme un chef-d’œuvre de ce célèbre architecte. Lorsque l’on regarde les différents fabricants qui ont participé à l’élaboration de ce bâtiment, on comprend mieux pourquoi, maintenant, le mobilier industriel belge fait partie intégrante de l’histoire du mobilier en Belgique.

Lors de la soumission du cahier des charges pour les postes concernant la fourniture du mobilier métallique, on retrouve aux inscriptions à cette soumission, entres autres, les usines Victor Libeer, la Maison Desoer, la société Faveta, les entreprise G. Moens & Co et les Etablissements Lechat.

La société Desoer a été désignée pour la fourniture de fichiers à septante tiroirs pour la salle des catalogues. La société Faveta remporta le marché pour la fabrication d’étagères à livres pour le sous-sol et les entreprises G. Moens & Co de Bruxelles pour les rayonnages métalliques du rez-de-chaussée et les rayonnages métalliques pour les journaux et périodiques situés dans la cave.

Par le choix d’Henry Van de Velde d’intégrer dans ce bâtiment du mobilier métallique industriel, parce qu’il répondait à un besoin précis que lui seul pouvait y répondre, il lui a donné un sens capital qui va engendrer cette consécration dont il fait enfin l’objet actuellement. Dans ce bâtiment, le mobilier industriel est en parfaite harmonie avec l’aménagement intérieur et, par sa structure, souligne l’architecture.

Le mobilier industriel est avant tout une histoire d’hommes, inventifs, s’adaptant à la demande du marché, maîtrisant à la perfection une technique, celle du pliage de la tôle et de ses finitions.

Finalement, la construction de la « Tour des livres », bibliothèque de l’Université de Gand, haut lieu du Savoir et de la Science, élaborée par un des plus grands architectes de l’époque, est le trait d’union entre ces deux mondes: le monde de la création élevé au rang de l’Art dont la réputation n’est plus à faire et celui qui reste encore à ce jour méconnu mais qui ne mérite pas moins cet hommage particulier.

 

Quelques liens utiles :

http://chemin-des-loups.skynetblogs.be

http://petitelouve.skynetblogs.be/post/4668945/nouvelle-industrie

 


1 Vous trouverez un article consacré à ce bâtiment dans la newsletter du mois de novembre 2009 (www.patrimoineindustriel.be).